Deux innues cueillent des plantes sur le littoral de la Côte-Nord.

Sagesse de femmes innues

Eva Canac Marquis-Dumas Automne 2020, Dialogue, Inspiration, Récit

Temps de lecture: 10 minutes

Alors que je participais à un café-jasette virtuel autour du legs des Autochtones, j’ai fait la connaissance d’Anne-Marie et d’Évelyne St-Onge, deux Innues de la Côte-Nord du Québec. Profondément touchée par leur ouverture et leur générosité, je les ai invitées à poursuivre la conversation de façon plus intimiste. Il est si rare d’avoir, comme cela, accès direct à la sagesse autochtone! Portrait de deux sœurs innues qui ont à cœur la transmission de leur culture.

Photo à la une: Évelyne St-Onge et Anne-Marie St-Onge André cueillent des herbes médicinales aux propriétés énergisantes sur le littoral nord-côtier (Port-Cartier). Photo: Dolorès André, fille d’Anne-Marie

De village inclusif à réserve isolée

Anne-Marie et Évelyne St-Onge naissent dans les années 40 de parents innus, l’une des onze premières nations du Québec, aussi connue sous le nom de Montagnais. Elles grandissent à Moisie, un village côtier de la municipalité de Sept-Îles, entourées de familles québécoises et autochtones.

«Chez nous,  témoigne Évelyne, la relation entre les Autochtones et les non-Autochtones était très ouverte. Je n’ai jamais senti de racisme étant petite. Malgré tout, on nous a déménagé à Maliotenam au début des années 50.»

Carte identifiant la réserve de Maliotenam sur la Côte-Nord du Québec. Photo: Google Maps

La réserve de Maliotenam (ou Mani-utenam en innu-aïmun qui veut dire Ville Marie), créée en 1949 par le gouvernement canadien, est située à l’est de Sept-Îles. Elle avait pour but de rassembler les membres de la communauté innue de la région. Bien que de nombreux innus ait refusé de s’y installer, les St-Onge y ont élu domicile.

«En même temps que la réserve, le gouvernement a bâti un pensionnat.» C’est le début du drame pour les deux sœurs.

Église de Maliotenam, située sur la réserve du même nom. Photo: Wikimédia

L’«éducation» en pensionnat

Les deux sœurs vivent et étudient pendant plus de dix ans au Pensionnat catholique de la réserve, une période dont Évelyne se dit «survivante».

«J’y ai vécu de l’intimidation de la part d’une religieuse, mais heureusement pas d’agression. J’ai réalisé plus tard que je m’éloignais de mes parents, de la langue, de tout ce qui touchait la culture innue. J’apprenais une toute nouvelle façon de vivre… D’ailleurs, j’ai laissé le ’’bon dieu’’ au pensionnat quand je l’ai quitté.»

Pour entendre Anne-Marie et Évelyne s’exprimer sur les pensionnats autochtones, visionnez cette vidéo de Radio-Canada Côte-Nord.

Quêtes identitaires

Retour aux sources: la volonté suffit-elle?

Après ses années au pensionnat, Évelyne quitte la région de Sept-Îles pour la capitale canadienne, Ottawa, à 1 100 km de ses origines. Elle y fera des études de garde-malade. Une fois diplômée, elle pratique le métier d’infirmière à Montréal et fonde une famille avec un Québécois.

De son côté, Anne-Marie quitte le pensionnat pour Schefferville, où elle termine ses études secondaires. Dans cette ville à plus de 500 kilomètres au nord de Sept-Îles, la langue innue est enseignée par voie orale uniquement. En 1972, une politique est adoptée pour favoriser l’enseignement de la langue et des valeurs autochtones dans leur éducation. Les langues premières ont donc fait leur entrée dans les écoles. C’est une première victoire.

Rejet, racisme et autres revers

La persévérance d’Évelyne

L’ennui des grands espaces, de ses racines, incite Évelyne à retourner sur la Côte-Nord. À son retour, cependant, elle est rejetée par certains membres de sa communauté qui voient son union avec un Blanc comme une trahison. Le racisme n’est pas à sens unique… Et son mariage prend fin peu de temps après.

«Leur réaction, plutôt que de m’abattre, m’a donné beaucoup d’énergie, me confie Évelyne. J’ai tout fait pour prouver aux Indiens que j’en étais une. J’ai fait du bénévolat pour la langue, la culture, l’éducation, les femmes autochtones… Je vivais une grande crise identitaire. Je me cherchais. Qui suis-je? Québécoise ou Innue?»

Leur réaction, plutôt que de m’abattre, m’a donné beaucoup d’énergie.

Dans le milieu de la santé et de l’éducation où elle travaille, Évelyne est aussi témoin d’actes de violence et d’injustices envers les Autochtones. C’est ce qui la pousse à dénoncer, puis à agir, en prenant sa propre santé psychologique en main et en s’impliquant dans la transmission de sa culture d’origine.

La vocation d’Anne-Marie au service de la transmission

De tradition orale à matière scolaire

Pour Anne-Marie, les choses se passent plutôt mieux. Après les années au pensionnat, celle-ci déménage au nord de Montréal pour étudier les langues autochtones d’Amérique du Nord à l’Université du Québec à Chicoutimi. «Le programme d’enseignement de trois ans était donné par des linguistes, mais aussi par des grands-mères et aînés autochtones. Ça nous a donné une bonne base en culture autochtone pour la faire entrer dans les écoles.»

Anne-Marie a bien voulu m’enseigner quelques mots innus. Essayez à votre tour!

En quoi le fait d’apprendre sa langue maternelle nous aide à mieux connaître notre culture?, lui ai-je demandé.

«La langue, c’est ton identité. C’est transmis par la mère quand l’enfant est encore dans son ventre. C’est là au commencement de ta vie et c’est ton avenir. Entretenir la langue c’est comme entretenir un feu. C’est essentiel pour te réchauffer toi-même, réchauffer tes enfants, ta maison et aussi pour vivre du bien-être au quotidien.»

Entretenir la langue, c’est comme entretenir un feu. C’est essentiel pour te réchauffer toi-même, réchauffer tes enfants, ta maison et aussi pour vivre du bien-être au quotidien.

L’enseignement à tout prix

Pendant vingt-neuf ans, Anne-Marie enseigne donc la langue innue à Schefferville, dans les écoles primaires et secondaires. Une cinquantaine d’heures par année scolaire seulement sont allouées à cette matière, qui n’est transmise qu’aux élèves autochtones, et ce, dans les couloirs des établissements. Autant dire, dans des conditions précaires. «C’était si important pour moi que j’ai accepté malgré cette situation.»

Anne-Marie a également été membre du comité Kaianuet, dont la mission est d’uniformiser la langue innue pour en faciliter l’enseignement et a écrit An-mani utipatshiminissama, un livre pour enfant, afin de pallier au manque de matériel didactique pour les élèves innus.

La vie en forêt


Deux innus et leur enfant dans un tipi. Photo: Bibliothèque et Archives Canada sur Flickr

Après cette période difficile, Évelyne change de vie du tout au tout. Quittant la ville, elle se replonge dans un mode de vie traditionnel, en plein cœur de la forêt. «J’ai rencontré un Innu qui est devenu mon conjoint et qui vivait sensiblement la même chose que moi. Et, pendant dix ans, on a vécu en forêt. La nature, c’est notre maison, c’est là où l’on se sent bien. On y trouve notre nourriture, notre médecine, notre bois de chauffage. On trouve tout ce dont on a besoin.»

La nature c’est notre maison, c’est là où l’on se sent bien. On y trouve notre nourriture, notre médecine, notre bois de chauffage. On trouve tout ce dont on a besoin.

En parallèle, cette femme innue combattante travaille pour une école qui offre à de jeunes décrocheurs un programme de préparation à la vie en forêt.

«Les jeunes ont repris possession des techniques traditionnelles innues de vie en forêt. C’est un programme qui a été très valorisant pour moi, car une fois dans la nature, je n’étais plus seulement une organisatrice: je redevenais une étudiante. Ces jeunes sont aujourd’hui des passeurs de culture.»

Ces jeunes sont aujourd’hui les passeurs de culture.

Photo: Moïse Marcoux-Chabot

Spiritualité et tradition

L’immersion en forêt ne suffit pas à combler Évelyne. Quelque chose lui manque pour être heureuse; quelque chose qu’elle cherchera pendant des années, pour, notamment, se défaire d’une tendance à l’alcoolisme et à l’agressivité.

Grâce à la vie en forêt, elle se sentait de moins en moins agressive, et elle renouait avec sa culture, étroitement liée à la nature. «Mais ce qui me manquait vraiment, c’était le côté spirituel. La spiritualité, les cérémonies, la découverte de notre relation à la terre et à la nature m’ont complètement changée.

Je me suis retrouvée. J’ai fait beaucoup de recherches en ce sens. Anne-Marie et moi sommes allées quelques fois au Mexique pour participer à des cérémonies et on a réalisé qu’on a les mêmes gestes, comme les tentes à suer, l’utilisation des quatre directions et de la symbolique du cercle qui représente la terre, la lune et la continuité. Les gestes traditionnels nous guérissent. Grâce à eux, on accepte plus facilement ce qui nous est arrivé.»

La spiritualité, les cérémonies, la découverte de notre relation à la terre et à la nature m’ont complètement changée. Je me suis retrouvée.

La tente de sudation, à suer ou «suerie» est largement utilisée comme rituel de purification et de guérison dans les communautés autochtones du monde. Photo: Wikimédia
Capteur de rêves immortalisé devant la mer qui s’ouvre sur la Côte-Nord québécoise.
Photo: Katia Bussière

Notre vie est un emprunt de la vie de l’autre. Notre vie était de vivre en forêt…Mais l’histoire a fait en sorte que nous soyons confondues à travers tant de monde. Le capteur de rêves est une des reliques qui est encore vivante et beaucoup utilisée. Puisse un jour capter ce que j’ai perdu…

– Évelyne

Femmes innues engagées, femmes modèles

Évelyne: rapprochement entre les cultures

L’implication d’Évelyne pour la sauvegarde, le développement et la transmission des savoirs autochtones lui vaut, en 2015, un doctorat honoris causa de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Son parcours est en effet impressionnant.

En 1974, Évelyne cofonde l’Association des femmes autochtones du Québec. En 1987, elle participe aussi à la création des Productions Manitu. Située près de Sept-Îles, c’est la première maison québécoise de filmographie innue.

Parmi ses autres actions sociales, Évelyne participe à la mise sur pied d’un programme de sensibilisation à la culture innue chapeauté par l’Institut Tshakapesh. Appelé Sous le Shaputuan, ce programme scolaire offert dans toute la province de Québec favorise, par l’apprentissage de la culture innue, le rapprochement entre les peuples québécois et autochtones.

«Ce programme a été lancé à la suite de la crise d’Oka [de 1990, n.d.l.r.] pour enrayer le racisme. On va dans les écoles avec une grande tente qu’on appelle Shaputuan. On invite les jeunes à visiter la tente, où l’on parle de nous, de notre histoire. On offre un repas d’orignal et parfois un coucher  »sous le Shaputuan ».»

Photo: Institut Tshakapesh.

Les sœurs St-Onge travaillent toutes deux pour l’Institut Tshakapesh, dont la mission est de préserver la langue et la culture innues dans un contexte d’ouverture sur le monde.

Anne-Marie: langue innue, spiritualité et environnement

Aujourd’hui retraitée de l’enseignement, Anne-Marie s’implique, comme sa sœur, dans divers projets ayant pour but la protection, la transmission et la mise en valeur de la culture et des savoirs autochtones.

Elle est notamment l’instigatrice du groupe innu Uapashkuss, dont Évelyne est aussi membre. Ce groupe travaille de concert avec la Société pour la nature et les parcs du Canada – section Québec (SNAP Québec) sur le projet Pakatakan, pour «portages». Il s’agit d’une initiative de protection de cinq sites naturels sacrés situés entre la Côte-Nord et la rivière George, située au Nord du Québec.

La vidéo ci-dessous nous plonge d’ailleurs au cœur de ce projet:

Pour Pakatakan comme pour ses autres initiatives, la contribution d’Anne-Marie porte essentiellement sur la langue innue, la spiritualité et la relation des Innus avec la terre et les animaux.

Évelyne, quant à elle, apporte ses connaissances liées à l’histoire et à la vie traditionnelle en forêt.

«Pour valoriser la culture, on essaie le plus possible d’être présentes dans la communauté, malgré notre âge», ont-elles ajouté en riant.

L’héritage

La fille d’Évelyne, Michelle Audette, suit les traces de sa mère. En effet, elle occupe les postes de conseillère principale en matière de réconciliation et d’éducation autochtone à l’Université Laval, et de présidente de Femmes autochtones du Québec et du Canada.

Anne-Marie a également une fille, Nathalie André, qui a aussi été sensibilisée dès le plus jeune âge à la transmission de la culture innue et a donc pu modéliser sur le parcours de vie engagé de sa mère. Aujourd’hui, comme Anne-Marie durant toute sa carrière, Nathalie travaille dans une école de Schefferville où elle enseigne la langue innue.

Vent de changement entre Québécois et Premières Nations?                                     

Qu’en est-il aujourd’hui la relation entre Autochtones et non-Autochtones?, ai-je voulu comprendre. Évelyne me répond qu’elle voit un changement de discours de la part des Québécois:

«Au début du programme Shaputuan, la plupart des Québécois nous trouvaient primitifs, mais aujourd’hui, ils comprennent que nous sommes les Premières Nations et se demandent comment nous reconnaitre comme nation. Je pense qu’il faut continuer de se parler, parce que moi je veux […] être libre dans le territoire. Je veux un territoire qui est sain. Je veux parler innu à l’école et dans ma communauté. Je souhaite aussi qu’on puisse continuer de transmettre les traditions et les valeurs innues qui ont survécues.»

Pour aller plus loin…

Tourisme

Afin d’en savoir plus sur la nation innue, ses communautés et découvrir les entreprises qui font rayonner sa culture, visitez le site Web de Tourisme autochtone Québec. Et si vous passez un jour à Maliotenam, vous risquez fort bien d’y croiser les sœurs St-Onge. Petit message d’elles à vous: elles seront ravies de vous accueillir. Pour obtenir leurs coordonnées, écrivez-nous via le Courrier des lecteurs.

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Ressources 

Pour apprendre la langue innue, l’Institut Tshakapesh met gratuitement à votre disposition plusieurs ressources et jeux éducatifs.

L’Université du Québec à Chicoutimi offre également des programmes en langues autochtones d’Amérique du Nord.

Sources

  • Association des femmes autochtones du Canada
  • Femmes autochtones du Québec
  • Institut Tshakapesh
  • Le Nord-Côtier
  • Lepage, Pierre. 2019 (3ème édition). Mythes et réalités sur les peuples autochtones. Page 103.
  • Ministère de la Culture et des Communications du Québec
  • Radio-Canada Côte-Nord
  • Snap Québec
  • The Canadian Encyclopedia
  • Université du Québec à Chicoutimi
  • Université du Québec à Montréal
  • Wikipédia

Un merci tout spécial à Florence, directrice de cette publication, pour son aide précieuse dans la rédaction de cet article.

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