Portrait de Mme Geneviève, enseignante extraordinaire

Pouvoir s’exprimer à l’école sans être jugé. Avec madame Geneviève, c’est possible!

Florence Bourg Automne 2020, Je philosophe, Jeunesse

Temps de lecture: 8 minutes

«Madame Geneviève», comme elle se nomme elle-même, est une maman et enseignante québécoise, en école primaire depuis plus de vingt ans. Je l’ai interviewée car elle a été ma formatrice SEVE (Savoir être et vivre ensemble) pour donner des ateliers de pratique de l’attention (méditation) et de philosophie pour enfants. Je savais qu’elle en offrait dans sa classe et j’étais curieuse de connaître sa méthode et ses motivations. Toi aussi?

Un dessin qui mène à un acte de terrorisme

Tout d’abord, l’actualité nous invite plus que jamais à parler de libre expression. Car, vendredi 16 octobre 2020, dans une ville près de Paris, en France, un professeur de collège, Samuel Paty, a été attaqué et tué par un terroriste. Pourquoi? Parce qu’il a montré des caricatures du prophète Mahomet à ses élèves dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression.

C’est dans ce contexte dramatique que nous allions publier l’entrevue avec Geneviève Turcotte qui, justement, met tout en œuvre dans ses classes pour encourager la liberté d’expression au moyen d’ateliers de philosophie. Apprenons-en plus sur elle…

Faisons connaissance avec madame Geneviève

Je te préviens, madame Geneviève, pour l’avoir eue comme formatrice, c’est l’enseignante rêvée: une boule d’énergie positive, pétillante et drôle, attentive, à l’écoute. Une enseignante qui fait ce qu’elle dit, dont «les bottines suivent les babines», quoi!

Geneviève est avant tout la maman de deux garçons à besoins particuliers, ou «non neurotypiques». C’est-à-dire qu’elle a vécu avec la découverte et la gestion des états suivants de ses enfants: trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH), syndrome de Gilles de la Tourette (SGT), dyslexie et trouble oppositionnel (TOP). Autant dire qu’elle a maintenant une valise remplie de nombreux outils pour comprendre tous les enfants, y compris ceux qui ont des difficultés de comportement ou d’apprentissage. De plus, elle ne cesse de se perfectionner, étant actuellement inscrite à un microprogramme de philosophie pour enfants à l’Université de Sherbrooke.

Madame Geneviève devant sa classe

Enfin, Geneviève est aussi une passionnée de l’humain. Cette femme pleine d’énergie veut faire partie d’une communauté pour changer le monde. Lorsque tu es en sa présence, il émane d’elle de la tolérance, de la bienveillance et beaucoup de curiosité envers les autres.

 J’ai réalisé que je pouvais penser plus grand avec plus de monde et puis que je pouvais parler sans être jugée.

Parole d’enfant

Pourquoi avoir voulu enseigner différemment?

Madame Geneviève enseigne de façon alternative dans une école publique «régulière». Elle n’utilise plus de cahiers d’exercices. Elle pratique la méditation tous les matins avec ses élèves et anime des discussions pour réfléchir ensemble. «Nous faisons aussi des repos actifs, de la cohérence cardiaque, de la visualisation, du yoga… Chaque lundi, on commence par une pensée de la semaine et une vidéo, histoire d’ouvrir notre cœur à la différence des autres.»

Mais comment tout cela a-t-il commencé?

L’estime de soi, c’est essentiel!

Reconnue pour son projet d’estime de soi, Geneviève est engagée et soucieuse de faire une différence positive auprès des enfants. «Tout a débuté par un projet sur l’estime de soi. Savoir développer un sentiment de sécurité en soi est essentiel, car la plus grande sécurité, la plus durable est à trouver à l’intérieur de soi. Après tout, on se suit partout! 😉

Et l’un des moyens pour faire croître ce sentiment de sécurité, c’est la pratique de la méditation. Par exemple, si tu te fixes un objectif, comme développer ton sentiment de sécurité, d’autres pensées vont venir quand même, et tu vas t’apercevoir, au fil des pratiques, que ces pensées ne sont pas créées par toi.

Tu pourras aussi prendre conscience que la pratique de la méditation te rend plus apte à trouver le calme en toi quand tu vis une émotion forte. Elle te donne la confiance de pouvoir gérer tes émotions, sans être envahi par elles: c’est très sécurisant. Quand une personne te dira quelque chose qui te blesse, tu pourras aussi mieux comprendre que ce qu’elle pense n’est pas la vérité. C’est une pensée qu’elle a choisi d’exprimer, que ça ne te concerne pas… sauf si tu choisis de te raconter des histoires dans ta tête après avoir entendu ses paroles!»

Ce que nous explique Geneviève, c’est que la méditation nous apprend donc à nous détacher, à créer une distanciation: Je suis le penseur et non mes pensées. «Cela nous amène aussi à comprendre qu’on est en train de se raconter une histoire. Les élèves parviennent à ce détachement après beaucoup de pratique seulement.»

La méditation nous amène à comprendre qu’on est en train de se raconter une histoire et qu’on peut lâcher prise quand on en prend conscience.

Explorer son intérieur

Cette enseignante hors de l’ordinaire a d’abord commencé à méditer pour elle-même, une fois de temps en temps, puis tous les jours, jusqu’à réaliser que cela faisait une grande différence. «J’ai ensuite voulu partager ça avec mes élèves, pour qu’ils explorent, eux-aussi, comment on se sent à l’intérieur.»

Quand les émotions nous submergent…

Geneviève s’est aussi intéressée aux émotions: «Je voulais apprendre à mes élèves à bien gérer leurs émotions, à revenir au calme par eux-mêmes. À voir comment intercepter l’émotion avant qu’elle ne monte et prenne toute la place… Pour moi, c’était important de leur montrer à pratiquer quand ça va bien, quand on est «au neutre», quand on est en silence.» Avec de la pratique, quand l’émotion est ressentie, on a le réflexe de prendre un pas de recul pour aller respirer et se calmer. Les décisions prises dans le calme sont toujours plus justes et sages.

Et si on pouvait enfin discuter en classe?

«La philo, je n’avais pas aimé ça au cégep (rires). Je faisais déjà de la méditation avec mes élèves, et j’ai suivi une formation avec SEVE (Savoir être et vivre ensemble). Par la suite, cela m’a donné envie d’introduire la philo dans mes classes.» Alors, ses élèves méditent tous les jours et l’atelier de philosophie a lieu une fois par semaine.

Geneviève voit une complémentarité entre les deux disciplines. La méditation va t’aider à gérer tes émotions et t’en donne la responsabilité. La philo, quant à elle, soulève des questions éthiques. Cela t’amène à échanger, à élaborer sur de grands concepts. Par exemple: est-ce juste ou injuste?

Et, pour pouvoir discuter d’un sujet, ça prend un contexte, une histoire, un questionnement…Quand on trouve une question qui intéresse tout le monde, on cherche à se rapprocher de la vérité ensemble. Mais avant de commencer la discussion, madame Geneviève invite ses élèves à se demander: «À l’intérieur de toi, qu’est-ce que ça dit quand tu te poses cette question?» Le but est de permettre à l’élève de réfléchir par lui-même.

Qu’est-ce que cela apporte aux élèves?

Mieux se comprendre

Lorsque j’ai demandé à Geneviève à quoi ressemblait l’une de ces discussions philosophiques, elle m’a donné cet exemple: «On est partis de l’album jeunesse «Qu’est-ce qu’elle a maman?» écrit par Sophie Faucher. C’est l’histoire d’un parent qui fait une dépression. Faut-il en parler ou pas? Prendre des médicaments, est-ce la même chose que prendre une drogue? À partir de quand c’est bien ou mal? Est-ce que ça améliore notre vie?» À l’issue de l’atelier, elle a constaté que ceux qui prenaient une médication pour un TDAH ou pour autre chose se sentaient pacifiés. Et les autres avaient pris conscience d’un autre point de vue.

Une pensée plus nuancée

«Plus mes élèves font de la méditation et de la philo, moins ils pensent de façon binaire. De plus en plus, leur réponse est: ʺÇa dépend.ʺ Ils deviennent plus nuancés. Quand on connait mieux la personne, son histoire, on juge moins.»

Quand on connait mieux la personne, son histoire, on juge moins.

Une plus grande flexibilité

Selon Geneviève, grâce aux ateliers de philo, ses élèves sont dorénavant plus capables de réfléchir à plusieurs possibilités à un moment donné pour résoudre un problème. «Par exemple, illustre madame Geneviève, lorsque l’école recommence: on peut se demander si on peut être content et avoir peur à la fois?»

Nommer ses émotions avec plus de subtilité

Lorsqu’il y a un début de chicane, Geneviève leur suggère de s’asseoir pour se calmer, pour intercepter l’émotion avant que ça monte. «Je ne règle jamais de conflit quand l’émotion est trop grande. Je laisse du temps passer pour que le cerveau limbique puisse se calmer et se reconnecter au cortex préfrontal.» Une fois calme, chaque élève est invité à nommer ce qu’il croit avoir fait qui n’était pas juste et sage et faire ses excuses. Il est responsable de sa partie du conflit.»

Madame Geneviève remarque que, grâce à ces techniques, ses élèves sont en mesure de nommer leurs émotions avec de plus en plus de subtilité.

Un pas de recul avant de réagir

Le premier mois d’école, Geneviève constate surtout plus de calme. Ensuite, il y a d’autres apprentissages qui se font. «Sur une année scolaire, beaucoup d’autres trésors apparaissent!», confie l’enseignante. Par exemple? L’impermanence des choses. Si un élève est fâché, il va se rappeler que ça ne durera pas. S’il a de la peine, par exemple parce qu’il a perdu son chat, on se rappelle que la peine se dilue, que la douleur du deuil s’atténue. Cela devient un mode de vie!

Aujourd’hui, des élèves me demandent: «Est-ce que je pourrais aller prendre une marche? J’ai besoin de prendre un pas de recul.»

Pouvoir parler sans être jugé

La plupart des élèves disent que, grâce aux ateliers de philo, ils peuvent parler sans être jugés. À dix ans, on a besoin d’approbation. Certains disent à leur enseignante: «C’est le fun de savoir ce qu’il se passe dans la tête des autres.» Surtout pour ceux qui sont plus réservés et qui parlent moins! Ils développent leurs habiletés de pensée, pratiquent l’autocorrection. Ils élargissent leur façon de voir: «C’était mon opinion avant, mais ça m’amène à voir plus grand et différemment. Mon opinion est celle qui est vraie pour l’instant.»

Est-ce que cela a un impact dans leur famille?

Certaines journées où madame Geneviève fait un atelier de recherche philosophique, elle laisse un message aux parents, leur disant:  «Nous avons parlé de ce sujet aujourd’hui. Libre à vous de poursuivre la discussion dans la voiture ou à la maison.» Un jour, elle a reçu ce témoignage d’un parent: «C’est la première fois que je discute d’autant de sujets avec mon enfant. J’ai découvert qu’il savait bien amener ses arguments.» Depuis, ils aiment discuter ensemble et chercher d’autres pistes…

Parlant d’impact positif, Geneviève nous invite à imaginer la même chose chez les adultes: «Imaginons quelqu’un qui serait capable de recul et d’esprit critique sur ses propres opinions et qui, non seulement accepterait la différence chez l’autre, mais en plus la trouverait belle!»

Madame Geneviève, tu te rappelles? L’enseignante rêvée…

De gauche à droite : Nicole Bordeleau, Micheline Julien, Thomas Doucet,
Frédéric Lenoir et Geneviève Turcotte.

Certains élèves de secondaire 3, 4 et 5 reviennent voir madame Geneviève tellement elle leur a laissé un bon souvenir. Ils se rappellent du cahier d’estime de soi, des ateliers de philo, de la méditation et de l’improvisation.

«Être et vivre ensemble, résoudre des problèmes, s’entraider: c’est ça qui reste chez les élèves, conclut-elle. À la fin de la 5e année du secondaire, je les invite au restaurant (quand on n’est pas en confinement). Je vois alors leur évolution, leurs changements, on continue la discussion… Maudit que j’aime ma vie!»

Geneviève est responsable du volet «pratique de l’attention» pour SEVE (Savoir être et vivre ensemble), organisme présent au Canada et en France qui donne la formation initiale pour animer des ateliers de pratique de l’attention et de philosophie pour enfants.

Pour aller plus loin

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