Pour un voyage empreint d’humanité

Aude Malaret Action, Hiver 2020, M'engager

Temps de lecture: 7 minutes

Nomade dans l’âme, anthropologue, chercheur et conférencier, Frank Michel remet du sens dans nos périples en nous proposant de voyager autrement. Auteur d’une trentaine d’ouvrages, celui qui vit entre Strasbourg et Bali a cofondé La croisée des routes, une plateforme de réflexion sur les voyages et les mobilités contemporaines.

Amoureuse des histoires vécues et imaginées, Aude est journaliste. Grande voyageuse, son sac-à-dos n’est jamais posé loin.

Franck Michel, vous faites l’éloge d’un voyage empreint de lenteur, d’un voyage doux. Comment ralentir nous permet-il de nous éveiller, de nous humaniser et d’apprendre cet état si souvent oublié dans nos sociétés, la patience?

À tous les niveaux, la vitesse tue. La lenteur est ce qui nous fait retrouver le bon sens de la vie comme du voyage. Elle permet de nous rendre disponible au monde et donc, d’écouter les autres et de voir le monde autrement. Calmement, sans précipitation. De la même manière qu’il faut privilégier l’essentiel à l’urgence, la patience devrait s’imposer face à l’accélération.

Il est désormais urgent de ralentir. Le combat pour redonner un sens à notre existence nous impose à toutes et à tous de freiner. Ce n’est pas gagné, il faut l’avouer, car parmi les principaux obstacles qui entravent l’émergence de cette salutaire société de la sobriété heureuse on peut citer la société de surconsommation, la révolution numérique et le management moderne, entre autres.

Tranquilo, en Patagonie chilienne

Quand un voyageur choisit la marche ou le vélo, en quoi son attitude, sa réflexion peuvent-elles être différentes d’une autre forme de voyage?

En se promenant, on pratique aussi un art de la flânerie. La marche tout comme le vélo stimulent la réflexion, l’introspection, la contemplation. Pour jouir de cet état de bonheur, il faut favoriser le silence, la lenteur, l’écoute, mais aussi la nature et la culture. La déconnexion est impérative. La dépendance aux écrans, aux réseaux, bref aux smartphones, ne permet pas d’accéder à cet état de sagesse et de joie. Cette forme à la fois d’allégresse et d’apaisement exige une présence totale de notre part, sans artifices technologiques venant brouiller les pistes.

Ainsi, à vélo ou à pied, l’idée de se perdre relève plus de la liberté retrouvée que du chemin perdu ou dérouté. En Asie, un proverbe précise que «le détour est la voie la plus droite». Tout est dit. Alors le fait, par exemple, d’utiliser en permanence un GPS pour être sûr de ne pas s’égarer ou de multiplier les selfies à chaque tournant est particulièrement anxiogène et contre-productif.

Il ne s’agit pas de critiquer l’utilité, souvent avérée, de la technologie et du numérique, mais d’arriver à s’en défaire et à ne pas en dépendre au cours de nos voyages, et également dans notre vie quotidienne. J’ai tenté d’évoquer cela notamment dans un petit livre au titre évocateur, suggérant un bel «éloge du voyage désorganisé».

Ouest du Cambodge

Vous dites: «Marcher, c’est déjà penser au lieu de dépenser, surtout si l’on prend le chemin tout seul.» Qu’est-ce qui différencie le voyageur du consommateur?

Marcher, en effet, relève d’une démarche philosophique sinon politique. On avance pour ne pas reculer ou rester coincé. On est toujours debout, car on refuse de vivre à genoux. En marchant, l’humain s’humanise, en pensant, en vivant, bref en existant, et donc en rencontrant des gens et en partageant des expériences.

En privilégiant la curiosité, la spontanéité, l’improvisation, le respect et la différence, en empruntant des chemins de traverse, il quitte peu à peu l’univers gangrené du capitalisme qui tente d’organiser tous les faits et gestes de nos contemporains. Ce processus de libération, lent et contraignant, parfois nourri de solitude et de précarité, est une sorte de pèlerinage vers soi. Au bout du sentier, la vie reprend forme et soudain, devient beaucoup plus joyeuse, intéressante, dense et intense. Le consommateur-sédentaire a laissé la place au voyageur-nomade.

Vous avez écrit: «La promenade est toujours le territoire de l’imprévu, c’est ainsi. Et c’est bien ainsi. Rien ne sert de marquer sa route, c’est toujours la route qui vous prend, pas l’inverse!» Comment le voyageur peut-il s’ouvrir à l’inattendu? Finalement, cette forme de découverte serait l’essence même du voyage…

Col du Galibier, Alpes françaises

Oui, l’essence du voyage se dissimule dans les petits bonheurs de la vie bohème. Pour vivre l’inattendu et l’imprévu, il faut sortir de sa zone de confort, faire preuve d’un peu de courage et surtout cesser d’avoir peur. Notre société a industrialisé la peur pour mieux nous museler et nous contrôler, ce que les États, la police, la consommation et les GAFAM (N.D.L.R.: les géants du Web: Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) font très bien.

Oser partir quand tout le monde vous le déconseille, voyager avec un minimum de bagages, ne pas réserver ses nuitées, changer d’itinéraire au gré des rencontres ou du climat, se cultiver et lire, apprendre les langues étrangères, etc. Il existe beaucoup de voies pour se détourner de celles toutes tracées.

Quels sont les bienfaits d’un périple lent sur notre corps et notre esprit? Mais aussi, pour ceux pour qui accueillir les voyageurs constitue une ressource?

Tout périple lent apaise notre esprit, entretient notre corps et facilite notre concentration. Les mobilités douces jointes à l’aventure du voyage forment, en quelque sorte, un yoga nomade qui nous ressource et nous fait un bien fou. Notre stress disparaît et le moral y gagne en intensité. Ce type de trip augmente aussi notre résilience aux désordres du monde et notre résistance tout court.

Prendre la route, c’est partir à la découverte d’un ailleurs, de l’autre mais aussi de soi-même. Le respect et l’échange sont des valeurs très recherchées par les voyageurs alors que la réalité est souvent bien différente…

Le voyage peut-il encore être vecteur de communication et de rencontre?

La rencontre via le voyage reste possible mais de plus en plus difficile. Cela notamment pour deux raisons. Un, l’individualisme triomphant qui nous fait (faussement) croire qu’on n’a plus vraiment besoin des autres. Deux, la tentation communautariste qui s’impose sur toutes les routes du monde, avec son lot de replis, de groupes fermés, de culture de l’entre-soi, où les personnes ne s’assemblent plus que par affinités. Un exemple, les trips Instagram qui fleurissent ça ou là et qui ne se parlent qu’entre eux, qui visitent tous les mêmes endroits de la même manière, comme à Bali ou en Thaïlande par exemple. On est dans ce cas très loin d’un réel tourisme de rencontre partagée.

Dans les pays de l’hémisphère Sud, les populations locales et les décors exotiques ne sont plus que des prétextes à des ego-trips narcissiques ou à du néocolonialisme professionnel caractérisé par les jobs-trotters, nomades digitaux et autres expatriés.

Fort heureusement, ce sombre tableau s’éclaircit grâce à certains voyageurs qui, face aux mutations sociétales et climatiques actuelles, ont compris que voyage et décroissance peuvent faire bon ménage aussi. Je reste assez optimiste pour les jeunes générations, surtout les moins de 18 ans à ce jour, qui, n’étant plus éblouies par le vertige techno-numérique (contrairement à leurs aînés), n’en feront plus qu’un outil au service de causes plus nobles. Avec, j’espère, un retour à la simplicité créatrice et à l’humanisme joyeux. Et, donc, à l’envie de voyager vraiment autrement, dans le respect de la nature et de tous, avec en tête la lutte contre les injustices et le partage de toutes les cultures. Il faut continuer à rêver… même si en ce moment la pandémie de la COVID-19 a encore accentué les dysfonctionnements existants.

Vallée de Spiti, Nord de l’Inde

Franck Michel, vous parlez d’autonomadie. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit?

Précisément, l’autonomadie – contraction des termes autonomie et nomadisme – représente pour moi l’une des voies d’avenir pour repenser le voyage à l’aune des nouveaux enjeux de la planète (géopolitiques, écologiques et sanitaires). L’autonomadie invite à être un voyageur engagé, citoyen du monde, féru de liberté d’expression et de circuler, comme je l’ai écrit dans le modeste Manifeste pour l’autonomadie.

Tenter de rassembler l’esprit nomade avec l’esprit libertaire pourrait forger un socle neuf sur lequel bâtir un voyage à la fois sobre et jovial, passionnant et enrichissant, fait de lenteur et de respect, où l’art de vivre pleinement s’entremêlerait avec une philosophie du voyage pour, au final, n’en faire plus qu’un. L’autonomade, on l’aura compris, est tout sauf un automobiliste et encore moins un automate!

Comment remettre du sens dans nos voyages?

En vivant (et en voyageant) d’amour et d’eau fraîche! Voyager doit relever de la passion, pas de la raison, de l’instinct ni du calcul. Savoir être soi pour mieux devenir soi, au bout de la rue ou au bout du monde. Il est mieux, je pense, d’avoir envie de voyager que d’en éprouver le besoin. Tout comme le voyage est pour moi davantage une évasion qu’une fuite. Le voyage, c’est faire l’apprentissage de la liberté, c’est cheminer à l’université des routes, et c’est apprendre à désapprendre en faisant l’éloge de l’école buissonnière: le voyage est la meilleure école de la vie. Même si la vraie vie n’est pas forcément ailleurs. Tout périple commence en bas de son immeuble ou devant sa porte.

Si on veut être un voyageur responsable, quelle forme d’éducation au voyage pouvons-nous suivre ou comment vadrouiller avec conscience?

Pas de recettes toutes faites, mais du bon sens et encore du bon sens. Essayons de bourlinguer en toute liberté, avec humilité et respect, en écoutant les autres plutôt qu’en bavardant, en silence plutôt que dans le bruit, en randonnant ou en pédalant, en partageant des expériences et en nous cultivant de la richesse du monde, de sa diversité et de son patrimoine naturel et culturel exceptionnel.

Privilégions la simplicité et la sincérité, soyons à la fois fous et dignes, et toujours prêts à viser l’impossible et donc à déplacer des montagnes!

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Éloge du voyage désorganisé. Déroutes et détours, Annecy, Livres du monde, Coll. MOP, 2012, 96 pages. Ce produit n’est pas disponible chez leslibraires.ca pour le moment.
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Manifeste pour l’Autonomadie, Annecy, Livres du monde, Coll. MOP, 2017, 128 pages. Ce produit n’est pas disponible chez leslibraires.ca pour le moment.
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Pour les acheteurs canadiens, nous vous proposons le Manuel de l’antitourisme, Rodolphe Christin, Écosociété, Coll. Polemos, 2017, 144 pages.
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Référence

Site du mouvement pour l’autonomadie: croiseedesroutes.com